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Lecture critique de « Laurent Gbagbo selon Mattei »

Lecture critique de « Laurent Gbagbo selon Mattei » fratmat.info

 

Quelle attitude devrait-on avoir après avoir fini de lire le livre Laurent Gbagbo selon François Mattei. Pour la vérité et la justice ; Côte d’Ivoire, révélations sur un scandale français ?

 

On a le choix entre applaudir ce grand homme, Laurent Gbagbo, l’intrépide combattant de la liberté et de l’indépendance de l’Afrique, ou verser de chaudes larmes devant le sort injuste qui lui est fait, en le maintenant en prison dans la froide et plate Hollande, en raison de son juste combat.

C’est, bien entendu, ce qu’ont fait ses nombreux admirateurs, eux à qui ce livre est principalement destiné, pour leur remonter le moral.

Pour ma part, je pense que M. Mattei se moque tout simplement des Ivoiriens. Parce qu’ils sont nombreux, ceux qui connaissent Laurent Gbagbo depuis toujours, qui ont suivi son parcours politique, son accession à la magistrature suprême, sa gestion de l’Etat et qui ne peuvent absolument pas le reconnaître en celui que nous présente l’auteur sur les 320 pages de son livre.

Que François Mattei soit en admiration devant l’ex-Président ivoirien ; que pour lui tout ce qu’il dit soit plus que parole d’évangile et qu’il le déifie quasiment, c’est son droit. Mais il n’a pas le droit de tordre le cou à notre histoire, cette histoire dont nous sommes encore des millions, ici et ailleurs, à en avoir été témoins.

Que nous raconte François Mattei ?

L’histoire d’un homme à la générosité sans limite, n’accordant aucun intérêt à l’argent, épris de liberté, de démocratie et d’indépendance pour son pays, pour son continent et qui accède tout à fait démocratiquement au pouvoir dans son pays. Il est également tellement francophile qu’il se refuse même à apprendre l’anglais. Il le dit dans le livre, à la page 207 : « Là-bas, à Pretoria, j’étais le seul « pur » francophile. Bédié et Ouattara parlaient anglais avec le président sud-africain Thabo Mbeki. Je m’y suis toujours refusé, c’est Ouattara qui traduisait. Mais pour les Français, c’est moi la brebis galeuse… Il faudra m’expliquer. »

N’y a-t-il pas de la naïveté dans cette histoire ?

On y reviendra une autre fois.

Gbagbo a, en outre, de nombreuses et excellentes idées pour développer son pays telles que l’Assurance maladie universelle, la décentralisation, l’école gratuite. Mais à cause de toutes ses qualités et de ses ambitions pour son pays, les puissances occidentales, avec en tête la France, décident de le combattre pour le remplacer par un homme à leur solde, comme cela avait toujours été le cas sur tout le continent. Car, en dehors de Laurent Gbagbo, tous ceux qui ont dirigé la Côte d’Ivoire, d’Houphouët-Boigny à Alassane Ouattara, et même ceux qui ont dirigé l’Afrique francophone, n’auront été que des pantins manipulés par la France.

Voici ce qu’en dit Gbagbo, cité par Mattei : « Je me souviens que nous venions de faire voter la loi sur l’assurance maladie, l’attaque a eu lieu peu après. J’y ai vu une relation de cause à effet : il fallait casser ce projet en particulier. Si nous arrivions à la mettre en place, avec deux caisses – une pour les paysans, une pour tous les autres travailleurs – la vie des Ivoiriens aurait été changée. Pour les paysans, c’était facile à financer, avec le cacao, le café, l’hévéa. Pour l’autre caisse, c’était plus difficile, mais nous avions prévu une alimentation financière par des prélèvements sur les mines : or, diamants, etc. Nous avions déjà acheté le bâtiment qui allait abriter les bureaux de cette assurance maladie.

Nous avions commencé la décentralisation, avec la création de conseils généraux qui fonctionnent encore aujourd’hui. Lycées, dispensaires, routes ont été construits par ces conseils généraux. Mais on ne nous a pas laissés aller jusqu’au bout : la fiscalité régionale, avec la création de dix grandes régions et de départements, allait assurer le développement. L’accès gratuit à l’école primaire et aux collèges et lycées, nous l’avons fait tout de suite, et si tout le territoire n’a pas pu en profiter, c’est à cause de la guerre, et de la séparation du pays en deux.

A Paris, cette politique les a effrayés. Ils se sont rendu compte que la Côte d’Ivoire avait les moyens de faire tout cela. » (p. 78) 

Les jeux sont donc faits. On commence par fomenter de petites tentatives de coups d’Etat, en 2001, puis en 2002, celle-ci se transformant en une rébellion. Après bien des péripéties, nous en arrivons à l’élection présidentielle de 2010. Pour François Mattei, il ne fait pas de doute que le vainqueur est bien Laurent Gbagbo. Pourquoi ? Parce que Paul Yao-N’Dré, le président du Conseil constitutionnel, l’a dit. « Le Conseil constitutionnel a tranché : il est la plus haute instance juridique du pays et il est le seul habilité à désigner le vainqueur des élections présidentielles ; il en donne le nom le 3 décembre : Laurent Gbagbo. »

Et tout le long de son livre, l’auteur ne cessera de se poser cette lancinante question : pourquoi n’a-t-on pas voulu respecter la décision du Conseil constitutionnel, comme cela se fait dans tous les pays civilisés ?

Pourquoi n’a-t-on pas voulu recompter les voix comme le réclamait Gbagbo ? 

Et la réponse coule de source : c’est parce que c’est l’Afrique. C’est parce qu’il fallait coûte que coûte avoir la peau de Gbagbo.  Ainsi, écrit-il à la page 164 de son livre : « De Tunis où il se trouvait, Hollande, dès le lendemain, le 5 juillet, déclare (à propos de critiques émises par Nicolas Sarkozy à l’encontre du Conseil constitutionnel français en 2013) : « le Conseil constitutionnel doit être respecté, pleinement respecté, entièrement respecté, et personne ne peut suspecter, mettre en cause cette institution sans mettre en cause l’ensemble des institutions. » Pour conclure : « ses décisions s’imposent à tous. »

On pourra toujours se demander pourquoi, en France, personne n’a fait le lien entre la déclaration de François Hollande et ce qui s’est passé en Côte d’Ivoire deux ans auparavant. Quand la décision du Conseil constitutionnel désignant le vainqueur de l’élection présidentielle avait été tenue pour nulle et non avenue, au prétexte que le président du Conseil constitutionnel avait été nommé, comme c’est la règle, par le président de la République, Laurent Gbagbo…Peine perdue, seuls les partisans du « déporté de La Haye », comme ils l’appellent, ont remarqué qu’il y a bien deux poids deux mesures. On ne reconnaît simplement pas aux institutions africaines la même valeur étalon qu’en Occident. C’est ailleurs que s’est écrit cet épisode de l’histoire de l’Afrique. A Paris, à Washington, à Bruxelles, mais pas à Abidjan. »

Que tout cela est bien tourné ! Mais seulement, les choses se sont passées autrement et notre auteur prend de dangereuses libertés avec les faits, à  défaut de la vérité dont tout le monde sait qu’elle est relative. Non, on n’a pas contesté la légitimité du Conseil constitutionnel parce qu’il était dirigé par un proche de Laurent Gbagbo. On l’a contestée parce que le président de ce Conseil constitutionnel n’a pas respecté le droit dont il était censé être le gardien. François Hollande a raison de dire que le Conseil constitutionnel doit être respecté. Oui, mais à condition que ce Conseil constitutionnel soit respectable.

Qu’a fait le nôtre durant cette période ?

Reprenons les propos de Mattei : «  Les résultats sont donnés le 2 décembre au soir, alors que le délai légal de trois jours prévu par la Constitution est dépassé. » (p.14) Diantre ! D’où sort cette histoire de délai de trois jours que l’on nous a tant rabâchée durant la crise ? Quel est le texte qui impose ce délai et que dit-il en cas de son non-respect ? Pourquoi imposer un délai de trois jours pour donner les résultats d’une élection présidentielle lorsque nous savons les difficultés qu’il peut y avoir à les  transmettre ? Et si les résultats ne sont pas donnés au bout de ces trois jours, cela veut-il dire que l’élection est annulée ? Ou quoi d’autre?

Eh bien, aucun texte ne donne ce délai de trois jours. Quand bien même il y aurait une telle aberration dans l’un de nos textes, François Mattei oublie volontairement de préciser que lorsque le porte-parole de la Commission électorale indépendante (Cei) avait voulu donner les résultats avant la fin de ces fameux trois jours, il en avait été empêché par Damana Pickas, le représentant de Laurent Gbagbo au sein de cette Commission, devant les caméras du monde entier. Gbagbo voudrait donc se prévaloir de la turpitude de ses partisans ? Plus loin, l’auteur écrit : « Le Conseil constitutionnel proclame le lendemain, 3 décembre 2010, le Président Gbagbo élu avec 51,45% des suffrages. Ce faisant, il prend acte des fraudes massives ayant eu lieu dans la partie nord du pays sous contrôle rebelle. » (p. 15)

François Mattei peut-il expliquer à ses lecteurs par quelle magie le président du Conseil constitutionnel a-t-il pu, en 24 heures seulement, sans se déplacer et sans faire venir à lui les documents de vote, vérifier des centaines de milliers de procès-verbaux de sept départements, y constater des fraudes et, par conséquent, y annuler tous les votes ? Au nom de quelle loi électorale les a-t-il annulés pour aboutir à une inversion des résultats par rapport à ceux donnés par la Cei? Que dit le code électoral ?

Il dit clairement ceci  en son article 64: « Dans le cas où le Conseil constitutionnel constate des irrégularités de nature à entacher la régularité du scrutin et en affecter le résultat d’ensemble, il prononce l’annulation de l’élection et notifie sa décision à la Commission électorale indépendante qui en informe le Représentant spécial du Secrétaire général des Nations unies et le Représentant spécial du Facilitateur à toutes fins utiles. La date du nouveau scrutin est fixée par décret pris en Conseil des ministres sur proposition de la Commission électorale indépendante. Le scrutin a lieu,  au plus tard, 45 jours à compter de la date de la décision du Conseil constitutionnel. »

Qu’est-ce qui n’est pas clair dans cette disposition ?

M. Paul Yao-N’Dré dit qu’en 24 heures, il a vu tellement de fraudes dans sept départements qu’il a dû y annuler tous les votes. Tous ! Parce que tout le monde y aurait  fraudé. Et en les annulant, le résultat d’ensemble en a été affecté, puisqu’il change par rapport à celui que la Cei avait annoncé. La loi est claire : dans un tel cas, le Conseil constitutionnel prononce l’annulation de l’élection et on organise un nouveau scrutin. Rien de plus.

Non, M. Mattei ! Personne ne peut croire que le président du Conseil constitutionnel ait pu vérifier des centaines de milliers de procès-verbaux au nord et au centre, en 24 heures, sans quitter son bureau, sans envoyer personne sur le terrain. Quand bien même il l’aurait fait, la loi dont il était chargé de veiller au respect l’autorisait seulement à annuler le scrutin. Pas à en inverser le résultat. C’est ça qui est la vérité ! Comme diraient les partisans de Gbagbo. (Lire sur ce sujet l’intéressante interview accordée par Faustin Kouamé, l’ancien Garde des Sceaux de Bédié, au quotidien Notre Voie du jeudi 14 août 2014).

M. Mattei parle aussi, à plusieurs reprises, du recomptage des voix exigé par Gbagbo et qui lui aurait été refusé, alors que cela aurait pu permettre de savoir la vérité. M. Mattei n’était probablement pas en Côte d’Ivoire. Mais nous qui y étions avons vu M. Gbagbo chasser tout le monde du siège de la Commission électorale indépendante, y stocker tous les bulletins de vote et procès-verbaux et les faire garder par ses seuls hommes pendant des mois. C’est après cela, lorsque le monde entier lui a donné tort, qu’il a sorti de son chapeau cette histoire de recomptage. Or il sait que le contentieux ne portait pas sur une histoire de voix mal comptées. Non. Yao-N’Dré a dit qu’il y a eu des fraudes, des viols, des actes de violence, des personnes empêchées de voter, au nom de quoi il a annulé tous les votes de sept départements. En clair, dès lors qu’il y a eu un viol dans une localité, quels qu’en soient l’endroit et l’heure (et je doute franchement qu’il y ait eu des viols en plein bureau de vote, au moment du vote), parce qu’on a incendié une voiture dans une rue, on annule tous les votes de cette localité.

C’est donc à partir de ces prémisses complètement fausses que François Mattei construit tout son livre. Tout le reste ne pouvait être que faux. Et sa vérité ne peut être qu’un mensonge. Qu’il n’aime pas Houphouët-Boigny, Bédié, Ouattara, Compaoré, Soro et tous les autres, c’est son droit. Et il ne se prive pas de le démontrer au fil des pages.

Qu’il dénonce les exactions commises par certains rebelles, nous le soutenons totalement. Qu’il critique la propension de la Cour pénale internationale à ne voir les grands criminels qu’en Afrique seulement, nous sommes d’accord avec lui.

Mais qu’il nous présente Gbagbo comme un gentil et compétent pacifiste, démocrate, occupé à développer son pays et que l’on aurait jeté en prison pour cela, est une fable à laquelle seuls les membres de la secte Front populaire ivoirien (Fpi) peuvent croire. Gbagbo n’est pas arrivé au pouvoir démocratiquement en 2000. Il a juste roulé le naïf général Gueï dans la farine en l’amenant à éliminer les deux principaux candidats qu’étaient Bédié et Ouattara. On n’a d’ailleurs jamais su qui de lui ou de Gueï avait finalement gagné cette élection. Peu de temps après son « élection », une manifestation de femmes est réprimée dans le sang. Certaines sont violées à l’Ecole de police. Et Simone, l’épouse de Gbagbo, dira : « Qu’est-ce qu’elles avaient à aller manifester ? » Qui a oublié le charnier de Yopougon découvert le jour même où Gbagbo prenait le pouvoir ? Et les manifestants de l’opposition réprimés en mars 2004 ? Nous aurons certainement l’occasion de revenir sur la mauvaise gouvernance de Gbagbo, les graves violations des droits de l’homme sous son règne, l’assassinat de l’école par le gouvernement des enseignants, l’insalubrité physique et mentale dans laquelle il a plongé notre pays… Mais que dire lorsque Mattei écrit sans sourciller : « En 1970, il n’y eut aucune protestation française quand Robert Gueï, sur l’ordre de Félix Houphouët-Boigny, mata la dissidence bété –opposée aux Baoulé, l’ethnie d’Houphouët- dans la région du Guébié, tuant entre 4000 et 6000 personnes. » (p. 172)?

A l’évidence, il ne sait rien de la Côte d’Ivoire et s’est contenté d’écrire ce que les partisans de Gbagbo lui ont dit, en confondant beaucoup de choses. D’abord Robert Guéï n’a strictement rien à voir avec l’affaire du guébié.

Ensuite, c’est la propagande du Fpi qui a voulu voir un génocide là où un chercheur Guébié, du nom de Gadji Dabo Joseph, a compté exactement 79 morts, les victimes des insurgés guébié comprises. Dans son livre L’affaire Kragbé Gnagbé, un autre regard 32 ans après  (2002, éditions Nei), il donne les noms de toutes les victimes, village par village et invite ceux qui connaîtraient d’autres morts qu’il aurait omis à les signaler. Jusqu’à ce jour, personne n’a pu ajouter un autre nom et apporter la preuve d’un quelconque massacre ou génocide.

Que dire lorsque Gbagbo avoue, sous la plume de Mattei, avoir donné des milliards de nos francs à Villepin pour la campagne de Chirac, lui, le fier nationaliste soucieux de libérer son pays de la Françafrique ?

Que dire lorsque tout au long de ce livre, il ne cesse de clamer sa francophilie et de marquer son incompréhension devant ce qu’il pense être de l’ingratitude de la part de ce pays qu’il aime tant ?

Que dire lorsque Mattei écrit à la page 51 ; « Il y a autant de francs CFA différents que de pays de la zone franc, non convertibles entre eux. » ?  Il y a tant d’autres fausses affirmations dans ce livre qu’il apparaît évident que François Mattei parle d’un continent et d’un pays dont il ne sait pas grand-chose, en dehors de ce que les idéologues du Fpi lui ont soufflé.

Visiblement, l’objectif de ce livre était d’influencer la décision des juges de la Cpi qui devaient décider s’ils devaient juger ou non Laurent Gbagbo. Hélas, le coup n’a pas marché et Gbagbo sera bel et bien jugé.

Par Venance Konan

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