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Secret professionnel : « Je dois parler à ma femme, c’est plus possible »

Secret professionnel : « Je dois parler à ma femme, c’est plus possible » rue89.com

 

Ils sont espions, médecins, banquiers ou avocats, et doivent se taire quand d’autres racontent librement leur journée de travail. Une obligation lourde à porter.

Si vous vous retrouvez, par hasard, assis à côté d’Alexandre (un pseudo) à bord d’un Paris-Brest et que vous engagez la discussion en parlant boulot, il vous dira qu’il est prof d’histoire. Pour crédibiliser sa couverture, il a en tête le nom d’un lycée, de son proviseur et la couleur du portail.

« Si tu n’as pas envie de parler, il faut se bâtir une légende », se justifie-t-il.

En soirée, entouré d’amis et d’amis d’amis, il vous dira quand même travailler pour le ministère de la Défense. Si, avec quelques coups dans le nez, vous insistez lourdement, Alexandre livrera cet intitulé flou : « Je bosse sur les satellites

Révélations

Le nouveau code pénal ne liste pas les professions soumises au secret professionnel.

La sanction générale prévue, en cas de violation, est d’un an de prison et 15 000 euros d’amende – le juge peut prononcer des peines complémentaires (interdiction d’exercer l’activité, etc.). S’ajoutent éventuellement des sanctions disciplinaires, par le Conseil de l’ordre par exemple (blâme, suspension d’exercice, radiation...) et le versement de dommages et intérêts aux victimes.

La violation du secret de la défense nationale est quant à elle punie de sept ans de prison et 100 000 euros d’amende.

d’observation militaire. » Avant de couper court la discussion :

« Je ne peux pas en dire plus. Je suis soumis au secret. »

Enseigne de vaisseau, habilité au secret défense depuis sept ans, Alexandre n’a pas le droit de parler de ce qu’il fait. Il jure n’avoir jamais partagé d’informations

classifiées avec sa compagne. Au début, c’était frustrant.

« C’est devenu une discipline. Tu t’y fais et tu acceptes de jouer le jeu. Plus tu vieillis, moins t’es vulnérable. »

La pire question qu’elle pourrait lui poser ? Lui demander s’il a passé une bonne journée en ajoutant : « T’as fait quoi ? » Alexandre lui raconte parfois des anecdotes de bureau mais le couple ne parle quasiment jamais boulot. « Je ne cherche pas à creuser », dit-elle.

La jeune femme se souvient d’une discussion qu’elle lui remémore :

« Quand Ingrid Betancourt a été libérée, tu m’as dit le soir que tu le savais depuis longtemps. La veille, tu ne m’en avais pas parlé. »

Pour obtenir son habilitation au secret défense, Alexandre a rempli la notice 94A [PDF], dont deux pages portent sur le conjoint : numéro de passeport, diplômes, voyages...

Le jeune homme rapporte cette anecdote d’un sous-marinier qui s’apprêtait à devenir commandant, « but ultime » d’une carrière parfaite. L’homme était marié à une Asiatique : parce qu’elle pourrait jouer double jeu, avoir accès à des infos classifiées ou révéler les dates des patrouilles, on lui aurait dit : « C’est ta femme ou ton grade de commandant. » Il aurait choisi les galons.

« A la maison, je ne dis rien »

 
  • Notaire, avocat, banquier, postier, médecin, comptable... : comment gèrent-ils le secret professionnel et son silence ?

  • Le traducteur du dernier Dan Brown, traqué, a-t-il réussi à ne pas dévoiler l’intrigue du pavé à sa moitié ?
  • Une espionne met-elle son amoureux au parfum ?
  • Un médecin parle-t-il à sa femme d’un patient qui le tracasse ?

Patrick, généraliste :« A la maison, je ne dis rien et le problème est réglé. »

Il arrive d’ailleurs que son épouse, maire de leur commune, croise l’un de ses patients qui lui demande, interloqué : « Ah, votre mari ne vous a pas dit que j’ai été opéré ? »

Elle non plus, en tant que première magistrate, ne dit pas tout à son époux. « Je déteste discuter boulot en rentrant », insiste le médecin.

Il dit aussi que parler peut avoir des conséquences, et cite un exemple :

« Si je dis à ma fille, au lycée, que je vois le père d’une de ses amies et qu’elle lui répète, ça peut mettre un sacré boxon dans une famille... »

Si un patient tracassait Patrick, il en parlerait à des collègues pour avoir des conseils – sans donner de nom. Quand il a une journée difficile ou quand un patient auquel il tient ne va pas bien, Patrick s’autorise à dire, chez lui, qu’il est « un peu soucieux, par rapport à des patients ».

Pour ce généraliste, se taire n’est pas le plus dur. Le plus lourd, ce sont les arbitrages autour du secret professionnel. « Si on respecte la loi, c’est le secret absolu », explique-t-il.

Mais faut-il répondre à un enfant qui demande, inquiet, des nouvelles d’un parent souffrant ?

Dire à la fiancée d’un patient séropositif que son conjoint est malade ?

« Tout ça, on le vit parfois difficilement. »

Le généraliste se souvient quand même d’un rare moment où il a été difficile de rester silencieux :

« Un jour, une patiente me raconte qu’elle n’en a rien à faire de son mari et qu’elle a un amant – une confidence fréquente. Quelques temps après, je devais dîner chez des amis qui avaient invité un autre couple. Ils arrivent et je reconnais ma patiente : elle me fait un signe pour que je me taise.

Quand ils partent, mon ami nous dit : “Vous avez vu, vingt ans qu’ils sont ensemble et ils sont heureux comme au premier jour...” Je n’ai rien dit mais j’ai eu du mal à laisser faire cette comédie... »

« Parler peut tuer une communauté »

 

« Tenir sa langue est une des choses les plus difficiles qu’il soit », entame Marie-Laure Guttinger, 61 ans, pasteur à Reims.

« On reçoit des confessions, on ne peut pas en parler... C’est extrêmement important d’être tenu au secret. Parler, c’est désobéir. Ça peut aussi tuer une communauté. »

Seule exception, rappelle-t-elle : la confession d’actes délictueux. En 2001, un évêque français avait été condamné pour non-dénonciation de crime, dans une affaire de pédophilie.

Marie-Laure Guttinger :

« Si un jour on me parlait de maltraitance, par exemple, j’en parlerais car je suis tenue par la loi. »

La pasteur affirme par ailleurs ne pas dire un mot à son mari.

« Ça ne me pose pas de problèmes, de recevoir des confessions. Elles ne m’appartiennent pas : cette façon de penser fait que ça devient moins lourd. »

Si un jour une confession était plus pesante que d’habitude, la pasteur pense qu’elle en parlerait plutôt à la religieuse qu’elle voit environ une fois tous les deux mois. « Etre accompagnée permet de mieux contrôler sa parole. » Ça lui apporte, assure-t-elle, l’équilibre pour mieux gérer le secret professionnel.

« Quand on a une fonction auprès d’une communauté, quelle qu’elle soit (instituteur, pasteur..), les risques sont énormes... Il faut des garde-fous. »

Tout mettre dans une boîte à secrets

Avocate, Sophie (un pseudo) est inscrite depuis quinze ans au barreau de Marseille. Plus jeune et « d’une nature bavarde », elle imaginait que ça allait être dur de ne rien dire.

Les premières années, elle avait effectivement envie de raconter toutes les petites histoires croustillantes du métier. Si au début le secret ressemblait à « une contrainte », le gérer est devenu une petite gymnastique habituelle :

« On écoute des gens qui nous racontent des choses hyper intimes, violentes, hors normes... parfois déstabilisantes. J’ai appris à tout mettre dans une case, dans un coin de ma tête. Comme une boîte à secrets. »

L’entourage de Sophie, 42 ans, ne lui pose jamais de questions. Elle raconte parfois à son mari quelques anecdotes, des choses rigolotes ou lui confie qu’un dossier la tracasse, « mais ça ne va pas plus loin ».

C’est rare, assure l’avocate, mais il arrive quand même que des histoires débordent de la boîte à secrets.

« Les affaires lourdes, les secrets lourds à porter... Quand il y a une vraie souffrance de mon client ou de la victime. »

Sophie ressent alors le besoin d’en parler et se tourne vers ses confrères qui travaillent dans son cabinet – « je ne pourrais pas exercer seule, à cause de ça ».

« Dans l’absolu, je crois que je n’ai pas le droit, par rapport au secret professionnel. Je pars du principe que mon collègue est soumis aussi au secret et que ça ne sortira pas. Peut-être pour me donner bonne conscience. »

Quand ça arrive, l’avocate n’en parle pas à son conjoint :

« Ça ne servirait à rien : mon mari ne me serait d’aucun secours – les gens qui n’exercent pas le même métier peuvent difficilement comprendre. Et c’est une façon de me protéger : si j’ouvre la boîte à secrets chez moi, tout se déverserait... »

« Ça ne va pas très loin »

Si certains cloisonnent leur vie et se taisent, Guillaume (un pseudo), médecin dans un hôpital parisien, ne voit pas comment il pourrait faire autrement que de parler :

« Bien sûr, c’est un exutoire, c’est juste impossible de tout garder pour soi. Ça permet aussi de prévenir du burn-out. Tous mes collègues font pareil. »

Guillaume parle à sa compagne et à ses proches, quand il rentre du travail :

« Ce n’est pas prémédité. Tu poses tes affaires et tu poses le secret médical. »

Il raconte les histoires croustillantes, qui sortent de l’ordinaire ou liées à la personnalité des malades. Le fait de ne pas donner de nom lui permet de ne pas délier le secret médical :

« Les cancans privés n’ont aucune conséquence pour le patient, s’il est anonyme. »

Seules exceptions, les stars. Il y a quelques temps, par exemple, une personnalité politique est venue se faire soigner dans son service. Il en a parlé le soir, chez lui, et quand ses amis lui ont demandé confirmation après l’avoir appris dans les médias, il a répondu par l’affirmative, sans donner de détails.

« Le secret médical est alors rompu mais ça ne va pas très loin, ce n’est pas très grave. Bien sûr, on fait gaffe à ce que ça ne sorte pas du cercle privé. »

Guillaume ajoute qu’il « reste sur les mots », « l’oral » :

« Sortir un dossier médical, jamais, ce serait une vraie rupture active avec le secret. »

Le secret, un « continent de solitude »

Quand il prend trop de place dans une vie professionnelle, le secret se révèle être, pour certains, un fardeau. « Un continent de solitude », confirme Patrick Denaud, 60 ans.

Ce journaliste, longtemps correspondant de guerre, a travaillé neuf ans pour la Direction générale de

Exceptions

Le Code pénal prévoit des exceptions au secret professionnel : pour le médecin, la divulgation au procureur de sévices ou privations constatées, avec l’accord de la personne majeure ; la divulgation de privations ou sévices infligées à un mineur ou une personne vulnérable aux autorités judiciaires, médicales ou administratives ; pour les professionnels de la santé et de l’action sociale, le droit d’informer le préfet de la dangerosité d’un individu pour elle-même ou les autres et dont ils savent qu’elle détient ou va acquérir une arme

la sécurité extérieure (DGSE), de 1994 à 2002.

Il enquête durant ces années dans les milieux islamistes radicaux, sous prétexte d’écrire des livres, qui sortiront vraiment. Patrick Denaud vient de tirer un ouvrage, de sa collaboration avec les services secrets français, « Le silence vous gardera » (Les Arènes, 2012).

Juste avant d’écrire ce livre, il a prévenu ses filles... Elles n’en savaient toujours rien.

Le journaliste avait juste mis dans la confidence leurs parrains, au cas où il lui arrivait quelque chose.

Pour Patrick Denaud, le secret était « lourd » : « C’était un peu une double vie. » A l’époque, sa compagne ignorait ses activités.

« Ça devenait infernal dans ma vie privée. Je passais mon temps à voyager partout : elle a fini par penser que je la trompais avec une autre. »

« Jacques, je dois parler à ma femme, c’est plus possible », a-t-il demandé un jour à son officier traitant, avec qui il passait de longues heures à discuter. Il lui a répondu « je comprends » et, quelques jours plus tard, lui a autorisé à le dire. A la gare Saint-Lazare, à Paris, Patrick Denaud a tout avoué à sa compagne. Elle s’était mise en colère, se souvient-il.

« Ce qu’elle m’a reproché, c’est de travailler pour ces gens-là. Elle ne comprenait pas. »

Ils en ont reparlé une fois, après la sortie du livre – ils sont aujourd’hui séparés. L’ouvrage lui aurait permis de comprendre un tas de choses. Après la publication, Patrick Denaud a aussi reçu une lettre de la fille de Jacques, l’officier traitant, dont il n’a jamais eu de nouvelles depuis la fin de sa mission.

Elle lui écrit qu’elle non plus ne savait pas, pour son père :

« La lettre était juste signée de son prénom... On est encore dans le secret. »

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