On se demande souvent si elle n'est pas une extraterrestre" : La révolution Biles

Enfilant les médailles mondiales comme des perles, volant de record en record, ringardisant d'un bond les riches pages d'histoire de son sport, balayant avec une incroyable maîtrise les récents scandales américains, le phénomène Simone Biles, première star planétaire dans son domaine, écrit la légende au présent dans un mélange d'insouciance adolescente et de professionnalisme exacerbé.

Elle a préféré une forêt de micros à l'inextricable jungle des médias internationaux en zone mixte. Face à l'afflux de demandes d'interviews à l'approche des Championnats du monde, l'encadrement de la fédération américaine de gymnastique a tranché, organisant une conférence de presse avec Simone Biles et son entraîneur quelques heures avant le début des qualifications.

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 Devant des dizaines de journalistes et de caméras de la planète entière, dans une atmosphère électrisée bien inédite pour cette discipline, le phénomène de la gymnastique mondiale, armé de son sourire désarmant, a répondu patiemment aux questions qui toutes, aussi variées fussent-elles dans leur formulation, tournaient autour de la même interrogation :

comment diable de telles performances sont-elles possibles ? À 22 ans, pulvérisant tous les records, la quadruple championne olympique passionne, transporte, éblouit, révolutionnant les canons de son sport "comme on irait faire ses courses", selon la formule de la journaliste d'ESPN Estela de la Torre.

Patron du légendaire magazine américain International Gymnast, le vénérable Paul Ziert, observateur avisé de la gymnastique depuis des décennies, n'est pas le moins conquis. "Lorsque je la vois en compétition, je suis incroyablement excité parce que c'est difficile pour moi de concevoir comment un corps humain arrive à faire ce qu'elle fait", constate celui qui est par ailleurs le manager d'une certaine Nadia Comaneci.

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Y a-t-il la moindre comparaison possible avec tout autre champion que la riche histoire de la gymnastique ait produit ?

  • Un Vitali Scherbo et ses 23 médailles mondiales, dépassé à Stuttgart par Biles qui en compte désormais 25 ?
  • Une Svetlana Khorkina, longtemps détentrice de ce même record chez les dames ?
  • Une Larissa Latynina, dernière gymnaste à avoir moissonné 5 médailles d'or à l'occasion d'une édition des Championnats du monde, en... 1958 ?

D'autres légendes du sport, au delà de la seule gymnastique ?

"Comparer, c'est très difficile", tempère Paul Ziert. "Rien qu'en gymnastique, le matériel a complètement changé au fil du temps. Les exercices au sol, aujourd'hui, sont plus proches du trampoline que d'un sol en dur comme il y a quelques années. Attention, je ne suis pas en train de dire que c'est forcément un avantage pour elle ; cela requiert d'autres qualités. Quand vous rebondissez sur un trampoline, il vous faut d'incroyables sensations du corps dans l'espace, il faut que vous sachiez vous réceptionner en douceur pour ne pas partir dans tous les sens, comme la plupart des gens. C'est difficile !"

" Je me dis que ce n'est pas possible"

Le tout en laissant une incroyable impression de facilité, ce qui bouscule évidemment le logiciel gymnique habituel, sport dans lequel on a longtemps compté, et on compte encore, dans de nombreux gymnases, sur d'interminables semaines d'entraînement.
"C'est toujours aussi impressionnant parce qu'elle fait de la gym vraiment très facilement", s'amuse à ce sujet Mélanie de Jesus dos Santos, championne de France et d'Europe, qui aimerait rivaliser avec son aînée américaine.
"Ce qui m'impressionne le plus, c'est sa façon de s'entraîner.
Pas besoin de faire énormément de choses.
Au sol, elle s'assoit pendant dix minutes, se lève et pouf, fait son complet.
Elle maîtrise totalement ce qu'elle fait et n'a pas besoin de s'entraîner beaucoup.
Quand je passe à côté d'elle, je sens une espèce d'énergie..." Une approche là aussi inédite : en plein concours général individuel, à Stuttgart, la championne du monde a pris le temps de se refaire une beauté face caméra en toute décontraction...

"Elle passe, on dirait qu'elle ne force pas.
Parfois, je la regarde et je me dis que ce n'est pas possible", rigole la Stéphanoise Lorette Charpy, autre pilier de l'équipe de France, dans une interview au mensuel Gym Mag. "Il n'y a qu'elle pour faire ça ! C'est impressionnant mais c'est une fille comme les autres.
Elle s'entraîne comme nous."
Sait aussi se remettre en question tout en étant au sommet, signe qui ne trompe pas chez les champions.

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Après les derniers Jeux Olympiques, "je voulais changer", nous a confié la native de l'Ohio. "M'améliorer comme gymnaste. Je ne voulais plus ressembler à celle que j'étais en 2016. Je voulais revenir plus forte, plus propre dans mon travail, mieux prendre soin de mon physique... je crois que nous y sommes parvenus.
Dans l'ensemble, c'est plus sain. Je sens que j'ai grandi, aussi bien en taille que comme gymnaste.
En 2016, j'étais trapue. Maintenant, un peu plus fine". Ce "nous" intègre évidemment ses deux entraîneurs français, l'Antibois Laurent Landi et l'Istréenne Cécile Canqueteau, qui ont pris il y a trois ans la succession d'Aimee Boorman, coach historique de Simone, à la demande de cette dernière.

" Le secret, ce sont ses qualités mentales"

Pour le premier cité, qui accompagnait le phénomène en tant qu'entraîneur en chef des Américaines à Stuttgart, le secret, "ce sont vraiment ses qualités mentales.
Tout le monde voit ses capacités physiques mais beaucoup d'autres gymnastes ont presque les mêmes.
Je me souviens notamment de la Brésilienne Daïane dos Santos (championne du monde au sol en 2003).
Mais pour contrôler ça, il faut avoir la tête. Simone est très stable. De ne pas avoir fait de grosses fautes, c'est quand même impressionnant". Ce fameux mental du champion qui a sans doute aussi permis à Simone de surmonter le lourd contexte gymnique américain ces dernières années.

"C'est exactement ce que j'explique aux gens", insiste Paul Ziert. "Elle et notre gymnastique universitaire (NCAA) ont sauvé ce sport dans notre pays. Pour des raisons différentes dans les deux cas, mais elles l'ont vraiment sauvé, et c'est extrêmement important. Elles nous ont donné à voir quelque chose de positif et d'excitant.

Quelque chose que nous puissions chérir. Sans cela, avec ce qui est arrivé (l'affaire d'abus sexuel de Larry Nassar, notamment), nous en aurions été privés.
Nous avions à traiter d'un sujet extrêmement sérieux, extrêmement négatif, extrêmement sombre. Il nous fallait un moyen de retrouver notre énergie pour ce sport. Un moyen de renaître.

Et pour moi, ces sources sont Simone et la gymnastique NCAA parce que les deux sont une inspiration très saine pour les jeunes filles. C'est excitant pour tout le monde".
D'autant plus dans la perspective de Jeux olympiques dans moins d'un an...

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