Pour Tibor Nagy, la RDC vient de connaître « la meilleure élection » de son histoire

Le secrétaire d'État adjoint des États-Unis pour les affaires africaines va se rendre en Ouganda, au Rwanda, en RDC et au Cameroun entre le 7 et le 18 mars. De passage à Paris, Tibor Nagy s'est confié à Jeune Afrique en amont de cette longue tournée.

C’est une première pour Tibor Nagy. En dépit de vingt-deux ans d’expérience sur le continent, le secrétaire d’État adjoint des États-Unis pour les affaires africaines n’a jamais mis les pieds dans la région des grands lacs. À l’occasion de sa tournée en Afrique centrale, il doit visiter pour la première fois l’Ouganda (7 et 8 mars) puis le Rwanda (du 9 au 11 mars), deux pays entre lesquels la tension monte. Il découvrira ensuite la RDC (du 13 au 15 mars), où il devrait être reçu par le président Félix Tshisekedi.

Cette longue tournée devrait se terminer au Cameroun (17-18 mars). Un pays qu’il connaît bien, pour y avoir été adjoint de l’ambassadeur entre 1990 et 1993 notamment, époque à laquelle Paul Biya était déjà président. Les préoccupations des États-Unis ont depuis beaucoup changé : elles tournent aujourd’hui principalement autour de la crise anglophone.

Au cours d’une interview accordée à Jeune Afrique lors de son passage à Paris, en amont de cette longue tournée, Tibor Nagy évoque la situation dans chacun de ces pays.

Jeune Afrique : Vous allez vous rendre au Rwanda et en Ouganda. La tension monte entre ces deux pays. Allez-vous faire office de médiateur ?

Tibor Nagy : Non. Je n’y vais pas dans ce rôle ! J’y vais pour apprendre, pour établir des faits, m’entretenir avec les dirigeants de ces pays, mais aussi avec nos ambassades. Maintenant, s’il y a la possibilité d’être utile, nous essaierons bien sûr de l’être.

Des informations selon lesquelles l’Ouganda soutiendrait des groupes armés hostiles au gouvernement du Rwanda circulent. Les confirmez-vous ?

Non, je n’ai pas d’informations directes à propos de cela. Comme vous le savez, depuis des décennies dans cette région, il y a des allégations de ce genre, de même que des cas d’ingérence manifeste. Je souhaite bien sûr creuser cette question.

NOUS VOULONS COOPÉRER AVEC LE PRÉSIDENT TSHISEKEDI POUR VOIR COMMENT NOUS POUVONS SERVIR LA CAUSE DU CONGO

Allez-vous rencontrer le président Félix Tshisekedi à Kinshasa ?

Je l’espère. Je ne l’ai encore jamais rencontré, même si notre ambassadeur l’a fait. J’ai hâte d’échanger avec lui, d’en apprendre plus sur ses projets, sa vision pour son pays.

Diriez-vous que son élection a été libre et équitable ?

C’est probablement la meilleure que le Congo ait jamais connu jusqu’à maintenant. Je comprends tout à fait et je respecte la manière dont les médias voient le monde : ils traitent d’événements. Les universitaires et les analystes s’intéressent plutôt aux processus.

Si vous regardez les élections comme un événement isolé, bien sûr, vous lui trouverez d’importants défauts. Mais comme partie d’un processus, elles sont très positives. Ce qui est primordial, c’est que Joseph Kabila soit parti. Je pense que c’est une nouvelle ère pour la RDC. Les Congolais auxquels j’ai parlé sont, de manière intéressante, très optimistes.

En Occident, certains groupes regardent beaucoup en arrière. Nous voulons aller de l’avant. Nous voulons coopérer avec le président Tshisekedi pour voir comment nous pouvons servir la cause du Congo et en finir avec ces choses horribles qui ont plongé le pays dans la misère.

Pourtant, les États-Unis ont sanctionné les principaux organisateurs de ces mêmes élections. N’y a-t-il pas une contradiction ?

Pour moi, c’est très cohérent. Des millions de Congolais se sont rendus aux urnes de bonne foi. La majorité des candidats eux-mêmes a participé aux élections de bonne foi, en dépit de ce que disent les analystes.

De l’autre côté, nous avons dit, tout au long du processus électoral, que ceux qui interfèrent dans le processus démocratique, ou provoquaient des violences, seraient passibles de sanctions des États-Unis. Certains s’en sont rendus coupables. Par conséquent, les États-Unis étaient fondés à appliquer des sanctions.

Avec un processus qui connaît des problèmes significatifs, vous pouvez néanmoins avoir un résultat positif.

La corruption a été l’une des raisons avancées pour justifier ces dernières sanctions. Pouvez-vous être plus précis ? Cela a-t-il à voir avec le contrat d’acquisition des machines à voter auprès d’une entreprise sud-coréenne ?

Je ne donnerai pas dans le détails concernant chaque individu. Mais chaque situation a été étudiée avec beaucoup d’attention. Et d’autres sont encore en train d’être analysées. Ne soyez pas surpris si d’autres noms sortent dans un futur proche. Nous sommes très déterminés.

LE CONGO A L’OPPORTUNITÉ DE CHANGER DE DIRECTION POUR LA PREMIÈRE FOIS. NOUS ALLONS SUIVRE LES ACTIONS DU GOUVERNEMENT

Quelle va être la politique américaine dans ce pays ? Allez-vous aider Félix Tshisekedi à gagner en indépendance vis-à-vis du camp de Joseph Kabila ?

Nous ne croyons pas au soutien des individus, mais au soutien aux processus. Le Congo a l’opportunité de changer de direction pour la première fois. Nous allons suivre les actions du gouvernement : les nominations, les lois, les processus… La Constitution congolaise dit des choses très intéressantes sur la manière de former le gouvernement. Des nouvelles coalitions vont se former. Peut-être même de nouveaux partis. Qu’adviendra-t-il des dirigeants en exil ? Tout ceci est très complexe et en évolution. Mais nous avons hâte de travailler avec le président Tshisekedi.

Tous les pays amis du Congo veulent que ce dernier réussisse. Pendant des décennies, cela été un désastre qui a coûté la vie à de nombreuses personnes. Le Congo a été une force négative pour toute la région. Donc ce serait un soulagement immense s’il devenait une force positive.

Quelle est votre position sur ces leaders en exil que vous avez mentionnés ? Appelez-vous le président congolais à leur permettre de retourner dans leur pays ?

C’est aux Congolais de décider. Je ne suis pas un expert en droit congolais. Mais en général, nous préférons que toutes les parties travaillent ensemble.

NOUS REVOYONS NOS SANCTIONS TOUT LE TEMPS, ET PAS SEULEMENT AU CONGO

Il y a eu une controverse au Congo quant à savoir si le président Tshisekedi devait ou non appeler à la levée des sanctions américaines contre des sécurocrates proches de Joseph Kabila. Est-ce envisageable pour vous ?

Nous revoyons nos sanctions tout le temps, et pas seulement au Congo. Si les conditions changent, nous les passerons en revue. Je ne dis pas que cela arrivera forcément, mais cela peut arriver.

Quelle est votre position sur le nouveau code minier mis en place l’année dernière et qui a créé de nouvelles taxes pour les compagnies minières étrangères ?

J’ai peu d’informations à ce sujet. Souvent, quand un nouveau gouvernement arrive, il passe en revue les législations de ce genre pour voir s’il les change. Cela a été le cas au Nigeria dans le pétrole. Nous verrons donc ce qui advient. Mais notre politique générale est de s’assurer que les compagnies américaines aient les mêmes opportunités que les autres.

Au Cameroun, les États-Unis viennent de retirer une partie de leur appui militaire…

Oui, c’est ce que nous avons annoncé. C’est très triste car, par certains aspects, le Cameroun est un très grand partenaire des États-Unis. Notamment dans la coopération anti-terroriste dans le Nord du pays, qui est touché par Boko Haram.

Mais nous avons des régulations très strictes sur la coopération militaire. Nous ne pouvons travailler avec des unités qui ont commis ou risquent de commettre des violations de droits humains.

Donc ces sanctions étaient spécifiques et automatiques ?

Certaines sanctions directes sont automatiques dans la mesure où il y a des informations relatives aux violations de droits humains. Mais, il y a aussi eu une réduction globale du niveau d’aide en conséquence de notre inquiétude sur la manière avec laquelle le gouvernement répond à la crise. Soit il ne réalise pas la gravité de la situation, soit il décide de ne pas s’engager totalement dans la résolution de cette crise. C’est particulièrement frustrant car nous pensons qu’il y a des choses que le gouvernement pourrait faire pour faire baisser la tension.

Je reçois plus d’e-mails sur le Cameroun que sur n’importe quel autre problème en Afrique : entre 10 et 20 par jour, avec des photos et des vidéos horribles de gens décapités à la machette, de forces de sécurité se livrant à des actes terribles… Bien sûr, le gouvernement camerounais dit, légitimement, que certains des radicaux commettent des violations aussi graves. Ils empêchent des écoles et des cliniques de fonctionner, allant jusqu’à tuer leurs usagers. Nous avons besoin d’une désescalade de la situation.

IL Y A DES ASPECTS TRÈS POSITIFS DANS NOTRE RELATION AVEC LE CAMEROUN. MALHEUREUSEMENT, ELLE EST MAINTENANT ENTIÈREMENT OBSCURCIE PAR LA CRISE ANGLOPHONE

Envisagez-vous de stopper votre aide au Cameroun intégralement ?

La plupart du temps, l’aide américaine est apportée directement aux habitants et ne transite pas par le gouvernement, comme les traitements contre le Sida par exemple. Donc l’aide humanitaire ne sera pas touchée. Mais l’assistance au développement ou la coopération militaire peuvent encore l’être.

Il y a des aspects très positifs dans notre relation avec le Cameroun. Malheureusement, elle est maintenant entièrement obscurcie par la crise anglophone.