Chester Williams est décédé : L’homme qui tombait à pic

Décédé ce vendredi soir, Chester Williams, l’ailier métis des Springboks, seul "non blanc" champion du monde en 1995 était un des symboles du rugby mondial. Retour sur une histoire épique, celle de celui qui n’était pas titulaire au début de la compétition, avant de se voir remis en selle par la suspension providentielle de son concurrent.

Chester Williams était avant tout un sacré joueur mais il est devenu malgré lui le symbole d’un moment historique et politique de l’histoire de son pays. Après sa carrière, il publia un livre pour exprimer ses tourments.

C’est un concours de circonstances incroyable. Chester Williams a été sacré champion du monde dans le rôle du seul Noir de l’équipe des Springboks. Il était titulaire à l’aile gauche en finale, symbole parfait pour célébrer la nouvelle nation post-apartheid. En quarts contre les Samoa, il avait crevé l’écran en signant un quadruplé. Le soir de la finale, il fut abondamment filmé et photographié en train de parler avec Nelson Mandela en compagnie de son épouse, blanche. Jamais le destin d’un joueur n’était tombé à ce point à pic, jamais une trajectoire personnelle n’avait épousé celle de son propre pays. Pour être plus en phase que Chester Williams avec son contexte géopolitique, il faudra se lever tôt, c’est sûr.

Le plus hallucinant, c’est que le trois-quarts aile de la Western Province n’a pas joué le premier tour, il aurait pu passer tout le Mondial sur son canapé. Blessé aux adducteurs, il ne figurait pas dans la sélection finale de Kitch Christie. Il avait quand même assisté au match d’ouverture face aux Wallabies au Newlands du Cap en tant qu’employé de sa Province (on était encore à l’ère du rugby amateur) et on lui avait demandé de jouer les porteurs d’eau… Pour les Australiens. La situation était un crève-cœur pour les organisateurs du Mondial qui avaient fait de Chester Williams leur tête d’affiche, avec une profusion de 4X3 à son effigie.

Hendriks a son secours sans le vouloir

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Sa présence en phase finale, il la doit à un fait imprévisible : une bagarre entre les Springboks et les Canadiens à Port-Elizabeth, un match houleux avec un accrochage qui dégénère sévèrement et un arbitre qui expulse trois joueurs : le talonneur sud-africain Dalton et deux Canadiens, Rees et Snow. En revoyant la séquence, on est quand même pris d’un doute. Car cette échauffourée générale débouchera sur un verdict très dur : la fin de la Coupe du Monde pour James Dalton et… Pour l’ailier gauche titulaire des Springboks Pieter Hendriks. C’est vrai que ce dernier déclenche les hostilités en prenant sans ballon son vis-à-vis (Stanley) pour le projeter en touche, il prend illico un coup derrière la tête ; plus un second dans le dos de l’arrière (Stewart) venu faire du kung-fu. Puis dans la bagarre qui suit, Hendricks y va gaillardement, c’est vrai, coups de pied, crochet du gauche. Il échappe à l’expulsion mais la commission de discipline et le visionnage des images a posteriori lui fut fatal. Suspension pour soixante jours et champ libre pour Williams, resté au Cap mais rétabli. Kitch Christie comprit tout de suite. Un simple coup de fil mit Williams dans le premier avion pour Johannesbourg, lieu du camp de base des Springboks. Attention, il n’était pas un néophyte, il comptait déjà onze sélections pour sept essais. Mais Hendriks avait bien su saisir sa chance avec un essai décisif lors du match d’ouverture face à David Campese et aux Wallabies, tenants du titre. Le pauvre ne savait pas que le balancier reviendrait aussi vite. C’est sûr, la Commission ne l’a pas loupé. Il y a toujours eu un léger doute, déjà parce que le rugby de l’époque tolérait encore certains gestes brusques et surtout parce que l’ailier n’a pas été cité par ses adversaires, mais par les patrons de la Coupe du monde.

Pieter Hendricks s’est toujours montré beau joueur dans ses déclarations : «Chester Williams était un joueur formidable, j’ai été suspendu, il est revenu, tant mieux pour lui. J’estime qui lui et moi avons apporté notre pierre à l’édifice… Mais j’ai été un peu déçu quand la SARFU m’a dit qu’elle ne me soutiendrait pas si je faisais appel de cette décision. Mais je dois aussi prendre la responsabilité de mes actions, je devrais vivre toute ma vie avec ça. Je n’ai pas de regrets, mais si c’était à refaire, je m’y prendrais autrement mieux.» La SARFU fera en revanche appel pour Dalton…

Attaqué par les Noirs, snobé par les Blancs

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En tout cas, cette célèbre castagne ouvrit la voie au retour de Williams, titularisé illico presto, que la presse présenta comme un pionnier. C’était une approximation car il n’était pas le premier Noir à jouer pour les Springboks. Déjà, il n’était pas noir, mais métis, la subtilité a son importance dans la cosmogonie sud-africaine. Avant lui, son propre oncle Avril Williams ainsi que Errol Tobias avaient apporté une touche «non blanche» à la sélection.

Mais en ces temps de réconciliation nationale, le symbole Chester Williams était trop beau. Sa présence crédibilisait le discours de l’ANC (congrès national africain) et de Nelson Mandela. Six mois avant la Coupe du monde, le nouveau chef d’État l’invite à déjeuner pour lui exposer sa stratégie : «Tout le monde voulait qu’il remplace les Springboks (en tant qu’emblème, N.D.L.R.), mais il ne l’a pas fait, il parlait du risque d’un racisme à l’envers, et ne voulait pas perdre les Blancs», confia le joueur à nos confrères du Monde en 2015. La simple existence de ce repas démontre bien que dans la tête du nouveau président, la présence de l’ailier dans le groupe était évidemment primordiale comme premier symbole de son nouveau concept de nation arc-en-ciel.

On connaît la suite : son quadruplé face aux Samoa, l’enchaînement des coups du sort, la victoire in extremis face aux Bleus sous le déluge de Durban, le succès en finale face à des All Blacks à moitié intoxiqués. Les planètes se sont peu à peu alignées jusqu’à l’apothéose.

Une question nous taraude forcément... A-t-il le sentiment d’avoir été utilisé en 1995 ? «Non, disons plutôt que j’ai fait partie du plan de Mandela et d’autres qui ont vu mon importance vis-à-vis de leur souci d’unir le pays». Au-delà de toutes les polémiques, son talent de joueur ne pouvait pas se discuter, il avait fait ses preuves sous le maillot de la Western Province et des Springboks. Mais jamais il n’avait pu se départir de ce sentiment amer d’être aligné et soutenu pour de mauvaises raisons. «J’ai toujours voulu être un Springbok mais je n’ai jamais été qu’un joueur de rugby noir. Pour le Mondial, les gens du marketing m’ont vendu comme le produit d’un signe de changement…»

Un livre comme une bombe

En 2002, Chester Williams, jeune retraité, s’était soudain livré dans un livre qui fit l’effet d’un pavé dans la mare dans son pays. L’homme présenté sous un jour édifiant depuis sept ans révélait son malaise et ses tourments intérieurs. On comprit alors qu’une partie des Noirs le prenait pour une sorte d’«Oncle Tom» comme ils le pensaient déjà de son oncle Avril. Un élément du système à la solde des Blancs, on imagine la douleur causée par ce genre d’attaques fratricides. Une éditorialiste noire Phylicia Oppelt asséna sans pitié : «Dès le début de sa carrière, Chester a choisi de devenir le nègre de la maison, mettant sa conscience de côté», ajoutant : «Il est temps que l’Afrique du Sud noire fasse l’analyse de sa propre collusion avec le régime blanc.» Chester Williams paya cher le fait de ne pas avoir été un militant anti-apartheid : «Je voulais juste jouer.»

Au fil des pages on découvrit aussi autre chose. Aux attaques des Noirs, il avait dû ajouter le sentiment d’isolement de celui qui cherche à percer dans un milieu où personne ne l’attend. Dans les années 1980-90, le rugby est culturellement et historiquement au cœur de l’identité blanche. Dès ses débuts à la Western Province, il entend son coéquipier James Small (futur champion du monde à ses côtés) lui dire : «Putain de nègre, pourquoi tu veux jouer notre jeu ? Tu sais que tu ne peux pas !» Il raconte sa solitude dans les hôtels avec la Western Province où on lui demande parfois de prendre son petit-déjeuner à part, d’où son sentiment de rejet à l’époque de ses premières capes : «À la Coupe du monde, il n’y a pas eu de problèmes de racisme, mais clairement, avant la compétition, je me sentais isolé des autres, je mangeais souvent seul lors des tournées à l’étranger, raconte-t-il. Ce n’est qu’au fur et à mesure du tournoi de 1995 que l’équipe s’est unifiée.»

Complexe enfoui profondément en lui ou réalité incontestable ? Il avoua en tout cas avoir vécu ces sélections avec la sensation que les Noirs n’étaient que tolérés dans les équipes et les sélections par des Blancs qui «voulaient montrer qu’ils embrassaient le changement.» Mark Keohane, auteur de la biographie et ancien attaché de presse des Springboks enfonça le clou : «Chester était la bonne conscience des traditionalistes blancs sud-africains, l’image vendue au monde par les patrons blancs du rugby pour la Coupe du monde 95.»

Dans son livre, Chester Williams revenait aussi sur sa non-sélection pour le Mondial 1999. Il révèle que Nick Mallett lui avait expliqué qu’il avait déjà son quota de joueurs noirs imposé par le gouvernement, sous entendant que le système des quotas était la seule façon pour les «non Blancs» de trouver une place en sélection. Chester Williams prit ça en pleine face. Il détestait cette idée d’être vu comme un alibi. «Je suis contre le principe des quotas. En 1995, je méritais d’être dans l’équipe !», s’exclamait-il en 2015 (Le Monde). Dans son livre de 2002, il semblait penser le contraire allant jusqu’à demander la création d’une équipe sud-africaine noire, comme les Maoris en Nouvelle-Zélande. On le comprend, tiraillé de toutes parts, pris entre le marteau et l’enclume, il a payé cher son destin exceptionnel, jouet de l’histoire malgré un grand talent.

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Digest

Chester Williams

Né le 8 juin 1970 à Praat.

Poste Ailier

Mensurations 1,74 m, 84 kg.

Sélections 27 sélections avec l’Afrique du Sud entre 1993 et 2000. Quatorze essais.

Une participation à la Coupe du monde : 1995.

Provinces : Western Province, Golden Lions, Cats.

Après sa carrière, il a entraîné plusieurs équipes : la Tunisie et l’Angola, le club roumain de Timisoara.




JÉRÔME PRÉVOT